Archive Décembre 2023

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Décembre 2023

  • Goodbye Julia

8 novembre 2023 en salle | 2h 00min | Drame
De Mohamed Kordofani
Par Mohamed Kordofani
Avec Ger Duany, Siran Riak, Nazar Goma
8 novembre 2023 en salle | 2h 00min | Drame
De Mohamed Kordofani
Par Mohamed Kordofani
Avec Ger Duany, Siran Riak, Nazar Goma
Synopsis :

Une étrange amitié lie une riche soudanaise musulmane du Nord à une soudanaise chrétienne du Sud démunie après la mort de son mari. Que cache la sollicitude de l’une envers l’autre ?

 

Compte rendu de la séance

John

Pour un premier film soudanais au Festival de Cannes en 2023, ce fut un succès mérité. Réussir en 2 heures à peindre une fresque historique, politique et sociale des deux Soudans avec, en arrière- plan, les trajectoires familiales de deux femmes que tout oppose est un exploit. Quand en plus le film est techniquement très réussi avec des plans superbes, des acteurs remarquables et un scénario qui tient le spectateur en haleine, la recette est des plus réussies.

Je ne vais pas rentrer dans les détails de la situation politique de cette région du monde, il faudrait un exposé trop long. Cependant le réalisateur nous livre un aperçu des différences ethniques, culturelles, religieuses qui opposent historiquement le nord et le sud. Les Nordistes arabes et musulmans ne peuvent vivre en paix avec les Sudistes chrétiens et noirs. Deux langues les séparent, deux visions du monde qui se résument dans un extrait du dialogue éclairant l’impossible équation.

« On fait la paix avec l’autre, le pardon avec soi-même »

Il est en effet question de pardon et de paix, les dernières images montrant que si le pardon est sans doute réalisable, la paix temporaire et fragile de la fin du film semble moins assurée. On a semé les graines d’une violence future dans le terreau fertile de la tête des enfants qui n’auront connu autre chose que la guerre. Cela a de sinistres répercussions dans notre actualité.

Englués dans un tissu de mensonges et d’hypocrisie, nos deux héroïnes se débattent dans leurs souffrances parallèles, chacune esclave de sa condition. Le réalisateur est clairement admiratif de leurs combats, comme souvent dans des sociétés figées, on place l’espoir d’un changement possible du côté des femmes.

« La tolérance est un muscle » Comme tout muscle il faut le faire travailler. Je cite cette belle phrase d’un des réalisateurs du film « D’un désir l’autre » rencontré récemment à Vierzon.

Jean-Marie

Le but ici, je le rappelle, est d’apporter des compléments, si c’est utile iconographiques, par rapport au débat et à l’excellent billet de John.

Si j’ai tenu au cours du débat à mentionner l’importance des facteurs économiques et des inégalités de classes dans les conflits qui ensanglantent ce grand pays, ce n’est pas pour le plaisir de faire du marxisme de bas étage, mais bien parce que ce facteur, au moins autant que le facteur religieux sur lequel les médias mainstream insistent avec beaucoup plus de complaisance, est essentiel pour comprendre la cause de tant de massacres.

Certes, le Soudan n’est pas au premier rang ni pour les réserves ni pour l’exploitation du pétrole dans le monde, ce n’est pas l’Arabie Saoudite ni le Venezuela, mais tout étant relatif, dans un pays où le taux de pauvreté est aussi dramatique, il prend de ce fait une importance capitale.

« Le plus grand des maux est les guerres civiles », disait Pascal. Comme le film précédent (Bellocchio, L’enlèvement) qui se déroulait sur fond d’un événement capital pour l’histoire de l’Italie, celui-ci se déroule sur fond de guerre civile, à la fois en ce qui concerne sa création que son sujet, ce qui n’est guère étonnant quand on considère que ce pays, depuis 1955, est dans un état de guerre civile quasi permanent.

Chez nous, la dernière en date c’est la Commune de Paris 1871, celle qui peut nous en fournir l’exemple le plus éclairant dans un effet frappant de concordance des temps et des espaces, preuve que ce conflit soudanais largement occulté (et ce n’est pas le seul) n’est pas qu’un phénomène lointain et exotique, mais qu’il concerne l’humanité tout entière. L’occultation, c’est souvent le lot des guerres civiles, guerres souvent plus dérangeantes que toutes les autres.

Le moteur en est l’oppression, celle des opprimés qui se révoltent ou menacent de le faire, celle des oppresseurs prêts à tout pour préserver leurs privilèges menacés. Le film commence par une menace sur une famille riche dans un contexte de pauvreté, et le chef de famille tue celui qui le menace ou paraît le menacer. Au niveau d’un pays, c’est très vite résolu par un massacre de masse.

L’antagonisme se poursuit ensuite dans le commentaire de ce qui s’est passé. Les uns minimisent voire justifient, les autres demandent réparation de ce qu’ils considèrent comme un crime. La justice, faussement objective, vérifie la critique de La Fontaine sur les jugements de cour. Au passage, ici, on reconnaît un écho involontaire de la jurisprudence Dupond-Moretti : l’élément matériel est constitué, mais l’élément intentionnel n’est pas démontré.

L’équilibre précaire, quasi miraculeux, peut cependant s’envisager au niveau individuel dans le cadre d’une extraordinaire tolérance mutuelle (qui ne semble pouvoir n’être le fait que de deux femmes), au niveau collectif dans le cadre d’une politique de réconciliation nationale plus ou moins contrainte (Afrique du Sud, Rwanda, Algérie, Cambodge,…). Ici – paradoxe, ou plutôt expression d’une fatalité qui dépasse les hommes – c’est l’élément le plus innocent du groupe (je n’en dis pas plus volontairement) qui vient rompre cette fragile illusion d’utopie. Où on voit que le mensonge est le mieux partagé, que la vérité n’est pas moins mortifère (pas sûr qu’Antigone et Electre soient meilleures que Créon et Egisthe), que l’équilibre du semi-mensonge social de la doctrine confucéenne n’est pas une recette facile à appliquer dans la vie courante, pas plus que les traités de paix ou les protections onusiennes à l’international.

On a dit que le film, malgré les apparences, n’était pas manichéen. Je suis bien d’accord, tant les déterminismes sociaux et culturels des uns et des autres, leurs expériences propres, les poussent à des visions et des comportements largement inconciliables. J’aurais tendance, sous cet aspect, à minimiser la responsabilité des individus, tous victimes en un sens, et à maximiser celle des dirigeants, trop souvent bourreaux assumés de leurs peuples.