Archive Décembre 2023

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Décembre 2023

  • Un hiver à Yanji

22 novembre 2023 en salle | 1h 37min | Drame
De Anthony Chen
Par Anthony Chen
Avec Zhou Dongyu, Liu Haoran, Chuxiao Qu
22 novembre 2023 en salle | 1h 37min | Drame
De Anthony Chen
Par Anthony Chen
Avec Zhou Dongyu, Liu Haoran, Chuxiao Qu

C’est l’hiver à Yanji, une ville au nord de la Chine, à la frontière de la Corée. Venu de Shanghai pour un mariage, Haofeng s’y sent un peu perdu. Par hasard, il rencontre Nana, une jeune guide touristique qui le fascine. Elle lui présente Xiao, un ami cuisinier.

Les trois se lient rapidement après une première soirée festive. Cette rencontre intense se poursuit, et les confronte à leur histoire et à leurs secrets. Leurs désirs endormis dégèlent alors lentement, comme les paysages et forêts enneigées du Mont Changbai.

Compte rendu de la séance

John

Un ami passionné des différences entre les titres de films en anglais et français ferait remarquer que le titre en anglais est « Breaking Ice » briser la glace. Le titre chinois « Ran Dong » hiver brûlant.

La glace et l’hiver ne manquent pas dans cette région de la Chine qui jouxte la frontière de la Corée du Nord. Brûlante l’amitié et l’amour qui naît entre Nana et les deux hommes. Une amitié qui réunit trois grandes solitudes, trois personnages dont les orbites se croisent avant de se quitter en étoiles filantes. Orbites en spirale descendant vers les abîmes d’un suicide potentiel qui sera éloigné dans les vapeurs d’alcool ingurgité à fortes doses. On fait la fête diront certains ; mais le désespoir n’est pas soluble dans l’alcool.

Trois personnages « papier, pierre, ciseaux » comme le jeu d’enfants qu’ils pratiquent, le voleur, l’ex-espoir du patinage artistique, et le banquier. Trois âmes en errance, prêts à franchir les interdits et prendre des risques pour « vivre ». Ce ne sont pas les interdits qui manquent en Chine, surtout si près de la frontière coréenne infranchissable.

Le film est à la fois un conte avec par moments la féerie du film fantastique mêlé avec du rêve et des images virtuelles. Chacun se cherche et cherche l’autre dans ce labyrinthe de glace, scène un peu facile diront les puristes. Un peu facile sans doute nos trois promeneurs qui tournent en rond autour d’une place et sa statue centrale avant d’être aimantés vers le centre. On s’attire on se repousse. Se retrouver pour mieux terminer son parcours face à sa solitude, le réalisateur laissera au spectateur le soin d’imaginer la suite de leurs trajectoires en indiquant en pointillés une éventuelle piste à suivre.

Jean-Marie

Nous avons vu un Jules et Jim asiatique non dépourvu de mérites. Mais ce qui a le plus souvent retenu mon attention, ce sont les interférences des éléments purement matériels dans une ambiance résolument poético-romantique. Bien sûr, on joue de la séduction du beau garçon, mais on ne manque pas de montrer aussi la belle montre attachée au prestige du « tradeur » de Shanghai dans ce coin perdu de l’extrême nord-est de la Chine, région historiquement plus coréenne que chinoise.

Nul doute que le réalisateur a pensé à cette homothétie où chaque exploiteur domine son groupe d’exploités : ici les Coréens dans cette région chinoise (Coréens / Chinois), là les Chinois dans son Singapour natal (Chinois / Malais).

Dans le film, chacun des protagonistes doit vivre avec une grave fêlure, même le garçon de Shanghai, visiblement contraint par sa famille. Elle, depuis 3 ans loin de ce qu’elle aime (déracinée près d’un déraciné). L’autre, enfin, bien plus résilient : « On doit vivre comme ça, c’est tout ». Il est comme l’ours qui, dans la fable, devient humain. Pour lui, exception qui confirme la règle, la tentation du suicide n’est qu’un jeu passager, pas une pulsion dévastatrice. Il pourrait dire, comme Jean Ferrat, qu’« il n’y a rien de plus normal que de vouloir vivre sa vie ».

Voilà donc une jeunesse qui peine à briser la glace, avec un garçon froid comme un glaçon, distant et intraverti, à qui on finit par demander : « Qui es-tu, un touriste ou un ami ? » Mais qui ne suce pas que des glaçons comme on dit dans le Berry. Ce qui a au moins le mérite ( ?) de le désinhiber.

Deux séquences ressortent d’après le débat : la rencontre tendue avec l’ours, et la vision sensuelle du rideau de douche, vue comme un anti Psychose.

Après avoir assisté à cette confession d’enfants du siècle (et de l’Asie de l’extrême nord-est), on en vient à se demander s’ils ont vraiment quitté l’enfance. S’agit-il en effet véritablement d’un retour, quand ils jouent à « Pierre feuille pistolet », jeu qui nous rappelle, dans un tout autre contexte, un film récent de notre programmation.