Archive février 2025

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février 2025

Affiche du film "La fabrique du mensonge"
Affiche du film "La fabrique du mensonge"
  • La fabrique du mensonge

19 février 2025 en salle | 2h 04min | Biopic, Drame, Historique
De Joachim Lang
Par Joachim Lang
Avec Robert Stadlober, Fritz Karl, Franziska Weisz
Titre original : Führer und Verführer

19 février 2025 en salle | 2h 04min | Biopic, Drame, Historique
De Joachim Lang
Par Joachim Lang
Avec Robert Stadlober, Fritz Karl, Franziska Weisz
Titre original : Führer und Verführer

Synopsis :

A l’aube de la Seconde Guerre mondiale, Joseph Goebbels est devenu l’éminence grise d’Hitler. Convaincu que la domination du Reich passe par des méthodes de manipulation radicalement nouvelles, le ministre de la Propagande contrôle les médias et électrise les foules. Au point de transformer les défaites en victoires et le mensonge en vérité. Avec le plein soutien du Führer, Goebbels va bâtir la plus sophistiquée des illusions, quitte à précipiter les peuples vers l’abîme.

 

Compte rendu de la séance

Jean-Marie

Commençons par dire que le réalisateur ne cherche pas les effets de faux suspens, et il fait bien, tant les différents épisodes relatés ont été détaillés dans de nombreux films, pour beaucoup célèbres, sur la Seconde Guerre Mondiale. Ainsi on commence par la débâcle finale, avant que le flash-back suivant nous fasse remonter le temps depuis la montée du nazisme. Le point de vue assumé est de se focaliser sur le couple toxique du Führer et du Verführer (c’est le titre allemand : Führer und Verführer). Si le premier terme est bien connu, le second l’est beaucoup moins : il désigne le séducteur, dont le sens étymologique (latin seducere) évoque l’idée de conduire quelqu’un dans une mauvaise direction, de le tromper, de l’abuser, de le manipuler à sa guise. Au sens fort, c’est un malin génie, le plus élevé dans la conscience collective étant le Diable lui-même. Goebbels se rêve en Méphisto d’Hitler, et se vante de capter, à son profit et à sa guise, les âmes de ses contemporains, après un discours grandiloquent qui se voulait grandiose.

Mégalomane, voulant à tout prix évincer ses rivaux pour être le second de son dieu, il finit vainement ravi – puisque tout près de la mort – d’être enfin devenu vizir à la place du vizir, chancelier à la place du chancelier. Très explicitement, du début à la fin, Joachim Lang multiplie les invitations à faire le rapprochement entre ces temps terribles et le nôtre, qui menace de le devenir aussi. On aurait pu rester sur l’impression qu’il s’agit ici d’un pur jeu verbal et de simples propos de salon excessifs, si ne venaient pas s’intercaler dans la trame du récit, historique mais fictionnalisé, des images bien réelles celles-là, qui nous rappellent que ces outrances ont conduit aux pires horreurs, que les mots et les idées font des massacres bien réels. Maints passages sont à retenir sur l’idée de propagande, comme quand, au milieu d’artistes où domine une cour féminine ostensiblement séduite, il affirme que la propagande est un art, et que Hitler est donc le plus grand des artistes. Comme il déclare ensuite que c’est lui qui construit de toutes pièces le mythe d’Hitler, on comprend que pour lui, dans ce domaine, le plus grand, c’est lui.

Exemplaire aussi est l’anecdote d’un Napoléon au ciel réfléchissant à ce qui lui aurait été le plus utile pour sa gloire posthume. La réponse : avoir eu un Goebbels, car il aurait réussi à occulter le fait qu’il a été vaincu à Waterloo. Le rapport à la vérité est ainsi un élément essentiel et évolutif du film. Au début, poussé à la faute par ses concurrents directs, il s’inquiète des risques qu’il prend en devant justifier d’une présentation trop éloignée du réel, et affirme haut et fort que la propagande, pour être efficace, doit s’appuyer au maximum sur la vérité : les gens finiront par savoir, et nous perdrons alors toute crédibilité, et donc tout pouvoir. Mais engagé malgré lui sur le chemin d’une intense désinformation qui ne rencontre finalement que très peu d’obstacles, l’hubris finit par l’envahir, et il finira par se convaincre que la vérité ne sera rien d’autre que ce qu’il aura décidé qu’elle soit : la « vérité alternative » à la Goebbels, en quelque sorte.

Toujours moderne aussi, la propagande par la déshumanisation (« les Polonais sont des animaux »), qui permet de faire passer auprès des foules conditionnées les plus odieux des massacres : de la Commune de Paris à Gaza, en passant par le Rwanda, les exemples abondent. La propagande n’est pas que dans les actualités, dans la presse écrite, ou encore dans les communiqués radiophoniques : le cinéma y a sa part, et, outre Leni Riefenstahl (Les Dieux du stade), Veit Harlan est largement sollicité, avec des extraits en contrepoint : Le Juif Süss et Kolberg. Puisque l’histoire de la propagande a été brièvement retracée, mentionnons ici des noms cités dans le débat, comme Edward Bernays (neveu de Freud), Aldous Huxley, Noam Chomsky ou Loïc Blondiaux. Sur la perversion du langage, on n’a pas oublié George Orwell, Karl Kraus, Stefan Zweig ni Victor Klemperer. La page du blog permettra d’accueillir d’autres références sur ce sujet historique qui vient heurter, bien trop fortement et bien trop directement, notre actualité.