Archive mai 2024

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mai 2024

Affiche du film "La fleur de Buriti"
Affiche du film "La fleur de Buriti"
  • La fleur de Buriti

1 mai 2024 en salle | 2h 03min | Drame
De João Salaviza, Renée Nader Messora
Par Renée Nader Messora, Ilda Patpro Krahô
Avec Ilda Patpro Krahô, Francisco Hỳjnõ Krahô, Solane Tehtikwỳj Krahô
Titre original Crowrã

1 mai 2024 en salle | 2h 03min | Drame
De João Salaviza, Renée Nader Messora
Par Renée Nader Messora, Ilda Patpro Krahô
Avec Ilda Patpro Krahô, Francisco Hỳjnõ Krahô, Solane Tehtikwỳj Krahô
Titre original Crowrã

Synopsis :

A travers les yeux de sa fille, Patpro va parcourir trois époques de l’histoire de son peuple indigène, au cœur de la forêt brésilienne. Inlassablement persécutés, mais guidés par leurs rites ancestraux, leur amour de la nature et leur combat pour préserver leur liberté, les Krahô n’ont de cesse d’inventer de nouvelles formes de résistance.

Compte rendu de la séance

Jean-Marie

La mélopée du début sonne comme une chanson révolutionnaire bien connue : « Notre rose de Buriti est rouge », on a envie d’ajouter : « Rouge du sang de l’ouvrier » en pensant aux couplets de Paul Brousse inspirés par la répression sanglante de la Commune de Paris, et à ceux, additionnels, d’Achille Le Roy, au retour de son exil au bagne de Nouvelle-Calédonie. L’occasion de se rappeler que le mot « Brésil », étymologiquement, signifie « rouge ». Et aussi que l’actualité également sanglante de ce territoire français lointain n’a pas manqué d’inciter au rapprochement avec ce qui est montré dans le film du peuple brésilien de Buriti, les Krahô. L’appropriation par la force, avec perte de leurs terres par les autochtones, comme pour les Kanak, les Indiens ou les Aborigènes, est en effet une constante coloniale. Constant aussi est le processus de déshumanisation préalable.

Dans le film, l’instituteur progressiste, pour prémunir ses élèves de ces préjugés extrêmes, les invite à la rencontre les indigènes. Certains élèves veulent les toucher, et ces derniers ne comprennent pas immédiatement pourquoi. C’est que, comme Saint-Thomas, il leur faut une preuve concrète pour admettre, malgré la propagande qui leur disait le contraire, qu’ils sont bien des humains comme eux.

Sur l’écran, le génocide, crime contre l’humanité qui traverse les âges – l’antiquité (Troie…), Magdebourg, Candide, le Rwanda,… – reste, comme dans la tragédie classique, évoqué dans un cadre distancié, hors champ, seulement reflété dans les réactions apeurées des enfants qui se cachent. On se rappelle certains vers de Racine soumis à cette bienséance : « Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle /Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle » (Andromaque) ou encore :« Tremble, m’a-t-elle dit, fille digne de moi./ Le cruel Dieu des Juifs l’emporte aussi sur toi. /Je te plains de tomber dans ses mains redoutables. » (Athalie). Autre effet de distanciation, le débit toujours égal, calme, sans éclat de voix malgré la violence subie ou racontée par les indigènes. On croirait que Robert Bresson était à la direction d’acteurs : malgré les horreurs vécues, ce qui frappe, c’est que ni la dignité ni la sagesse de ce peuple n’ont été affectées.

Le rapport à la civilisation est complexe, mais globalement négatif. Généralement en hors champ du film, il faut deviner ce qui pourrait être nécessaire à la vie actuelle : l’électricité pour les communications par téléphone, l’éducation (on sait lire), la médecine,…
Mais l’argent est condamné, comme celui qui permet aux colonisateurs d’acquérir des choses inutiles, et de leur prendre tout ce qui leur est vital. Le don hypocrite qui précède le massacre nous le rappelle : « Rien n’est gratuit ».

L’opposition entre la ville et la forêt s’inscrit dans la même logique. Mais il faut bien s’y rendre si on veut exister encore et se faire entendre des cupés. La fin, avec une manifestation à Brasilia, forte par son nombre et belle par la richesse des costumes traditionnels, s’affirme comme celle où figurait un certain Martin Luther King ou celle qui termine le Old Oak de Ken Loach. Mais quel crédit réel donner à l’espoir, dans le contexte contemporain ? Au moins a-t-on rappelé que Lula vaut beaucoup mieux que Bolsonaro. Mais la toute fin reste ambigüe : la naissance de l’enfant symbolise évidemment la permanence de la vie et de la transmission. Mais parmi ce qui est transmis, il y a la perspective qu’il sera un excellent guerrier. Pour quels combats ?…

Reste toute une palette de notations et de sensations qui resteront dans nos mémoires après le film. Les femmes, tellement vitales, même si c’est un cliché que de le dire, les noms, « qui ont un sens » (comme « Fleur de Buriti »), et l’extraordinaire bande-son, avec les bruits de la nature dont nous étions enveloppés : l’eau, le vent, les branches qui chantent ou qui gémissent… et malheureusement, brefs mais brutalement dissonants, les bruits des balles qui cherchent à tuer.