Archive mai 2025

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mai 2025

Affiche du film "Tu ne mentiras point"
Affiche du film "Tu ne mentiras point"
  • Tu ne mentiras point

30 avril 2025 en salle | 1h 38min | Drame
De Tim Mielants
Par Enda Walsh
Avec Cillian Murphy, Eileen Walsh, Emily Watson
Titre original Small Things Like These

30 avril 2025 en salle | 1h 38min | Drame
De Tim Mielants
Par Enda Walsh
Avec Cillian Murphy, Eileen Walsh, Emily Watson
Titre original Small Things Like These

Synopsis :

Irlande, 1985. Modeste entrepreneur dans la vente de charbon, Bill Furlong tache de maintenir à flot son entreprise, et de subvenir aux besoins de sa famille. Un jour, lors d’une livraison au couvent de la ville, il fait une découverte qui le bouleverse. Ce secret longtemps dissimulé va le confronter à son passé et au silence complice d’une communauté vivant dans la peur.

Compte rendu de la séance

Jean-Marie

En l’occurrence le hasard fait plutôt mal les choses : c’est la deuxième fois qu’on passe un film sur l’Irlande pendant que notre référent naturel est éloigné à Cannes. La première fois, c’était pour The quiet girl, basé, autre hasard, sur une nouvelle de la même autrice que pour ce film-ci, Claire Keegan. Son titre en français était Les Trois Lumières, et en anglais Foster, mot qui dénote l’idée de « placement ». Ici également l’idée de placement est au cœur du film, mais il faut en retenir toute la gamme des connotations, car s’il est des placements très heureux, il en est aussi de parfaitement scandaleux. Cette fois, le roman inspirant s’intitule en français Ce genre de petites choses, en anglais Small Things like These, et en Grande-Bretagne c’est également le titre retenu pour le film. La polysémie du mot « chose », surtout en anglais mais pas seulement (on pense au Petit chose de Daudet) nous invite à considérer des objets (comme un cadeau de noël, un puzzle par exemple), des abstractions (comme la fatalité ou la solitude), ou encore des enfants (des filles surtout ici, mais aussi des garçons). Toutes ces « choses » sont lourdement chargées d’un potentiel d’émotion considérable, bien rendu par l’expression « poor little things » que le contexte du film ne peut qu’interpréter dans le sens d’une immense pitié et d’une grande colère.

La sobriété de la mise en scène, qui n’a pas manqué de convoquer les parentés avec Bresson ou Dreyer, et le jeu tout en retenu de Cillian Murphy, donnent encore plus de force à une violence sourde, et d’autant plus insupportable qu’elle ne peut s’exprimer au grand jour. Elle se révèle donc là encore par des « petites choses », comme cette petite larme qui lui échappe de temps à autre, et qui coule lentement sur son visage figé dans la douleur.

La cause de tout cela ? La misère, certes, qui colle à la peau de l’Irlande depuis les temps immémoriaux, cible privilégiée des agressions de son puissant voisin anglais, mais aussi du fait de l’hypocrisie d’un système de gouvernement répressif allié à un pouvoir religieux acteur sans vergogne d’une exploitation qui confine à l’esclavage. Car le Seigneur est bon et miséricordieux, mais seulement pour ceux qui le craignent. Et on est présumé ne pas le craindre, dès lors qu’on est marginalisé par ce qui est réputé être une tare sociale, comme le fait d’être fille-mère, d’avoir subi un viol, d’être une orpheline. Celles-là sont les proies toutes désignées des sœurs de charité qui sont en réalité des sœurs d’oppression. Bien sûr les classes sociales pauvres sont concernées en grande majorité, mais dans des familles aisées on rejette aussi l’enfant qui peut attirer, par son destin malheureux ou son comportement déviant, la honte sur le clan familial tout entier.

Bill, homme bon par nature, n’adhère pas à cet état de fait. Mais il est piégé par les contraintes de son environnement. J’avais soupçonné que la banale traduction du sous-titre (« les sœurs ont le bras long » ne rendait pas pleinement la force du propos en anglais (« les sœurs ont le doigt dans votre tarte »), et Helen, en l’absence de John, a précisément confirmé le surcroît d’emprise sur la vie des gens, jusque dans leur intimité, véhiculé par l’expression anglaise. Je suis déjà trop long, mais je ne peux pas ne pas évoquer la force des silences, la tension dans les regards échangés, par exemple avec ce jeune garçon surpris à boire de l’eau dans un récipient ramassé par terre. On est d’emblée chez Dickens, dont le roman David Copperfield n’est pas mentionné dans le film par hasard.

Pendant une dizaine d’années encore le linge sale de la bonne société, au propre et au figuré, sera lavé par ces jeunes filles esclaves ignominieusement sacrifiées. Il faudra d’autres prise de conscience, après celle de Bill, pour ce scandale irlandais cesse. Intérêt pour notre temps ? Que cela ne se reproduise plus, d’abord, et que les victimes encore en vie obtiennent une réparation, même nécessairement insuffisante.