Archive Mars 2024

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Mars 2024

  • Bye Bye Tibériade

21 février 2024 en salle | 1h 22min | Documentaire
De Lina Soualem
Par Lina Soualem, Nadine Naous
Avec Hiam Abbass
21 février 2024 en salle | 1h 22min | Documentaire
De Lina Soualem
Par Lina Soualem, Nadine Naous
Avec Hiam Abbass
Synopsis :

Hiam Abbass a quitté son village palestinien pour réaliser son rêve de devenir actrice en Europe, laissant derrière elle sa mère, sa grand-mère et ses sept sœurs. Trente ans plus tard, sa fille Lina, réalisatrice, retourne avec elle sur les traces des lieux disparus et des mémoires dispersées de quatre générations de femmes palestiniennes.

Véritable tissage d’images du présent et d’archives familiales et historiques, le film devient l’exploration de la transmission de mémoire, de lieux, de féminité, de résistance, dans la vie de femmes qui ont appris à tout quitter et à tout recommencer.

Compte rendu de la séance

Jean-Marie

Un « Au revoir Tibériade » qui aurait tout aussi bien pu s’appeler au contraire « Bonjour Tibériade ». Le retour aux sources de la mémoire, qui est tout à la fois mémoire d’une famille et mémoire d’un peuple, ne pouvait se mettre en scène nulle part ailleurs mieux que devant cette immense étendue d’eau. Un élément dont on connaît, par-delà sa symbolique (la vie) l’enjeu qu’il constitue dans une région où sa rareté en fait aussi un facteur aggravant des conflits. De la vie aux femmes, il est facile de filer la symbolique, et le film en effet nourrit la dignité d’un peuple à travers la filiation qui remonte le cours des générations de femmes de cette famille, depuis la « Grande Catastrophe » – la « Nakba » – de 1948. Paradoxalement, ce qui rend possible cette reconstitution, c’est le fait que l’une d’entre elles, la mère, a rompu avec les traditions, rajoutant ainsi un exil à toutes les autres formes d’exils antérieurs.

En effet, en se lançant résolument dans la voie de la création artistique – en devenant photographe, cinéaste, écrivaine,… – , la mère, Hiam Abbass, provoque le rejet de son entourage, mais lui restitue ainsi d’une façon extraordinairement concrète toute l’épopée familiale où chacun, et surtout chacune, se retrouve. Et c’est la réalisatrice, Lina Soualem, présentée dans le film comme un ange réconciliateur au moment de sa naissance, qui, à la fois, inaugure bien involontairement, et parachève maintenant tout à fait volontairement, l’ensemble du processus mémoriel. Le mur où on colle les photos de la famille illustre l’enjeu du film, qui est une quête existentielle.

Dans Le premier homme, Camus évoque ces familles pauvre algériennes qui, contrairement aux riches, n’ont pas d’histoire, parce qu’elles n’ont pas d’archives. Pas de trace du passage sur cette terre des générations passées qui mènent jusqu’à elles. C’est en ce sens que, dès qu’un homme vient au monde dans ces conditions, il est proprement « le premier homme ». Ici, contre cette fatalité, cette famille privilégiée lutte victorieusement contre l’oubli de ses racines, parce qu’elle s’est rendue riche d’archives exceptionnellement vivantes.

Quelqu’un, largement approuvé, a fait remarquer que l’une de ses forces, c’était précisément de nous parler intimement et émotionnellement de notre propre quête des origines. Plus rarement, on a pu se lasser devant ces images d’archives familiales, justement parce qu’elles pouvaient trop ressembler aux nôtres, et donc paraître entachées d’une certaine banalité. Je ne l’ai pas ressenti ainsi, sans doute parce que l’Histoire avec un grand « H » (c’est l’un des derniers mots que prononce la mère à la fin du film, devant le lac de Tibériade) leste cette saga familiale d’un poids qui est proprement hors norme.

C’est aussi une force du film de monter aux spectateurs que nous sommes, et qui connaissons bien, malheureusement, les drames affreux qui ont martyrisé ce territoire, et qui le martyrisent encore, que la vie, notamment par les femmes, doit continuer, et même la quête du bonheur et de la joie. Jusqu’à glisser discrètement l’idée du pardon pour les peuples, lesquels ne se confondent pas avec leurs dirigeants : la représentante de Palestine 18 y a été sensible. On peut enfin rappeler que, dans cette lutte contre l’oubli du passé, Lina Soualem avait réalisé Leur Algérie, et que, si j’avais été absent ce jour-là, John a heureusement gardé sur le blog la mémoire de cette séance de Ciné Rencontres. Voici le lien : https://cinegraphe.blogspot.com/2021/12/leur-algerie.html

Par ailleurs, si le film a été tourné avant l’enchaînement tragique récent dans la région, dont Gaza subit actuellement une vengeance qui n’a plus rien à voir avec l’humanité la plus élémentaire, il n’en demeure pas moins vrai que cette situation tragique ne date pas d’hier, et qu’il est impensable d’envisager que cette famille ne l’a pas constamment en tête. C’est donc délibérément que cette brutalité dans la répression n’est pas le sujet central du film. On note à peine quelques notations en ce sens : les soldats côtoyés dans la rue, le bruit constant des avions qui passent, la remarque que les villages israéliens (la mère ne veut pas parler de « colonies ») sont systématiquement construits sur les hauteurs les plus élevées, en surplomb menaçant des habitations palestiniennes.

Ce qui ressort alors, à la fois dans les images d’archives, les historiques comme les familiales, et dans les filmages récents, où elles vont jusqu’à jouer en comédiennes assumées leurs propres rôles, c’est l’extraordinaire résilience dont sont capables ces femmes.

C’est ce qu’on dit un moment dans le film, et qu’on retrouve comme un lieu commun dans les documentaires qui ne sont pas de la pure propagande hostile : les familles palestiniennes sont constamment chassées, elles doivent toujours recommencer, et elles recommencent toujours. D’une manière significative, on évoque le sort du couple originel : le mari déprime et meurt, la femme se retrouve seule avec une machine à coudre et ses huit enfants. Pour eux, elle survivra, et permettra la filiation future. C’est là une leçon, et des messages envoyés à ceux qui croient pouvoir les éliminer totalement, qui n’ont vraiment rien de banal.