Archive Novembre 2023

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Novembre 2023

  • L’enlèvement

1 novembre 2023 en salle | 2h 15min | Drame
De Marco Bellocchio
Par Marco Bellocchio, Susanna Nicchiarelli
Avec Enea Sala, Leonardo Maltese, Paolo Pierobon
1 novembre 2023 en salle | 2h 15min | Drame
De Marco Bellocchio
Par Marco Bellocchio, Susanna Nicchiarelli
Avec Enea Sala, Leonardo Maltese, Paolo Pierobon
Synopsis :

En 1858, dans le quartier juif de Bologne, les soldats du Pape font irruption chez la famille Mortara. Sur ordre du cardinal, ils sont venus prendre Edgardo, leur fils de sept ans. L’enfant aurait été baptisé en secret par sa nourrice étant bébé et la loi pontificale est indiscutable : il doit recevoir une éducation catholique.

Les parents d’Edgardo, bouleversés, vont tout faire pour récupérer leur fils. Soutenus par l’opinion publique de l’Italie libérale et la communauté juive internationale, le combat des Mortara prend vite une dimension politique. Mais l’Église et le Pape refusent de rendre l’enfant, pour asseoir un pouvoir de plus en plus vacillant…

 

Compte rendu de la séance

John

A nouveau un film d’un vieux cinéaste, Bellocchio a 84 ans. Dans 15 jours nous aurons le dernier film de Wim Wenders 78 ans. Quelle énergie !

Je ne me permets pas de parler ni de l’histoire de l’Italie au milieu du 19ème siècle ni des différences entre les religions juives et catholiques, ce sont deux sujets que je ne connais pas assez.

En regardant le film j’ai constamment eu l’impression que le réalisateur avait un oeil tourné vers le passé et l’autre braqué sur le présent. Les sujets brûlants de cette période de l’histoire méritent tout autant notre attention aujourd’hui. J’ai regardé avec horreur le lavage des cerveaux des enfants juifs enlevés et transformés en bons petits chrétiens, rendus parfaitement dociles, « possédés » par leurs nouveaux maîtres et « dépossédés» de leur libre arbitre. Quand le droit canonique confronte le droit civil ce sont ces enfants qui en font les frais, avant la révolte et l’apparition sur les murs du message « A bas le pape roi ». La confirmation du petit Edvardo qui devient soldat du Christ prêt à sacrifier sa vie en devenant martyr nous renvoie à d’accablantes actualités contemporaines. Quand la sujétion et la soumission règnent, l’intolérance est roi. Vive les résistants.

J’ose un « Pax vobiscum » avec les nouvelles de la reprise des hostilités à Gaza après une trêve de 7 jours. Que d’obscénité !

Jean-Marie

Marco Bellocchio s’en tient rigoureusement à son fil directeur : le destin d’une famille juive confrontée à l’institution religieuse catholique du moment, avec, au centre, un enjeu aussi affectif que politique, incarné par l’enfant brutalement enlevé. Ou, en d’autres termes, l’enfant arbitrairement arraché à sa famille, malgré les raisons opportunément invoquées pour essayer de légitimer ce qui n’est qu’un rapt, raisons fallacieuses qui se résument à cet arbitraire papal déclarant « Non possumus » (« faire autrement » étant sous-entendu). Apparemment aveu d’impuissance à rétablir l’ordre naturel, qui est en réalité affirmation d’un pouvoir qui assume pleinement d’être arbitraire, car son aspiration est bien de se constituer en pouvoir absolu. Les autorités juives officielles font-elles ce qu’elles peuvent dans la marge de manœuvre étroite qui leur est octroyée ? Ou se soumettent-elles rapidement par lâcheté afin de préserver ce qu’elles croient être leur intérêt ? Ce qui est sûr, c’est que seule la mère représente une vraie opposition, et même une révolte résolue, face à ce pouvoir qui les maltraite (elle, sa famille, sa communauté, et, au-delà, l’humanité entière) et dont elle dénonce l’arbitraire.

Tout cela sur un fonds chronologique explicitement souligné par l’incrustation des dates clés qui permettent de motiver les fluctuations de la situation politique qui sert de contexte à ce qui se passe, et qui expliquent les variations de pouvoir, variations parfois brutales, au point que celui qui se voulait pouvoir absolu se trouve mis hors la loi, et son représentant le plus rigide mis en prison.

Curieusement, les principales causes historiques sont occultées ou très peu mentionnées dans le film. Pour qui ne serait pas Italien ni averti, l’impression dominante est que les opprimés (dont les juifs sont le plus constant symbole) ne doivent leur libération qu’à leurs compatriotes italiens : « les troupes italiennes sont aux portes de la ville… la ville de Bologne se soulève ». Certes, mais les rapports de forces sont bien ailleurs, entre l’Empire français et l’Empire autrichien, avec comme troisième puissance déterminante la Pusse (puis l’Allemagne) de Bismarck, qui mate d’abord l’Autriche à Sadowa (1866) puis la France à Sedan (1870). En ce qui me concerne, je n’ai pas pu m’empêcher de faire cette correspondance entre l’histoire familiale et la grande histoire, ayant été mis au courant par une manière de hasard : Edouard Vaillant est partie prenante de ce contexte qui constitue son actualité, notamment quand, étudiant en « Allemagne » (guillemets, car pas encore unifiée elle-même), il écrit dans la presse et dans sa correspondance tout le mal qu’il pense de la politique de Napoléon III en faveur du pape, même si l’empereur français est aussi incontestablement un agent essentiel dans l’unité italienne. D’une certaine manière donc, pas en ce qui concerne la connaissance de la langue, mais celle de l’histoire, j’étais un peu italien moi-même.

De fait les temps forts du film ont pour contrepoint les temps forts du risorgimento (résurgence, renaissance) en Italie. Et c’est l’occasion pour moi d’une petite séance de révisions.
Ce n’est pas un hasard si le film commence en 1852, juste après le grand « printemps des peuples européens » de 1848. Le pape est alors chassé de Rome, mais Napoléon III, dont le pouvoir repose sur une majorité catholique, rétablit la situation antérieure dès l’année suivante. On comprend alors que l’unité ne se fera pas par les Italiens eux-mêmes, et d’abord Cavour, le ministre de Victor-Emmanuel II le nouveau roi de Sardaigne, pivot de la possible indépendance, puisque seul Etat italien libéral et hors de la domination autrichienne.

Autre étape clé : 1858. C’est l’année de l’entrevue secrète Cavour-Napoléon III à Plombières (ça, on l’apprend au lycée – du moins on l’apprenait – dans les cours d’histoire). Ce sont alors les victoires de 1859 contre l’Autriche de Magenta (Victor Hugo écrit à ce propos ce vers fameux qu’on attribue habituellement à la Commune de Paris : « Le cadavres et à terre mais l’idée est debout ») et de Solférino, bataille tellement sanglante qu’elle incitera le philanthrope genevois Henri Dunant à fonder la Croix-Rouge. Joie de Cavour (il gagne la Lombardie) et aussitôt déception (Napoléon III signe trop vite l’armistice de Villafranca) si bien qu’il démissionne. Napoléon, lui, a gagné la Savoie et Nice.

1858, c’est l’affaire Mortara, celle de l’enlèvement d’Edgardo, qui est le sujet du film, même si on n’en montre pas le côté scandale international qu’il a constitué. Les juifs, ghettoïsés, étaient cependant « privilégiés » par Pie IX : c’est le seul autre culte autorisé (même pas donc les protestants), et il se voyait octroyer certaines tolérances. L’affaire met une fin brutale à cette tendance.

1860 : c’est l’année de l’expédition des Mille commandés par le héros italien Garibaldi : partis de Gênes, ils prennent possession du Royaume des Deux-Siciles. D’où la célèbre chanson « Le soldat de Marsala » du chansonnier Gustave Nadaud, aussitôt censurée en France. L’année suivante, Victor-Emmanuel II devient « roi d’Italie » (il ne change pas son numéro antérieur) et donne au pays une constitution libérale. L’Eglise catholique, appuyée par les Bourbons exilés, fomente des révoltes dans le sud. Leurs exactions sans limite, notamment contre les civils, les 20 000 morts causés par ces massacres furieux, me font aussitôt penser par leur ampleur à la Commune de Paris et aussi, par leur totale absence de respect des lois de la guerre, à notre tragique actualité.

1866, l’année de la défaite autrichienne de Sadowa devant la Prusse. L’Italie espérait beaucoup de cette alliance, mais Bismarck signe un armistice trop rapidement à son goût. François-Joseph tente de griller tout le monde en offrant la Vénétie à la France et non à l’Italie, mais Napoléon III décline pour s’assurer la Savoie.

1870, l’année de la défaite de Napoléon III à Sedan et la proclamation de la République à Paris le 4 septembre. La France ne soutient plus les territoires pontificaux, et le royaume d’Italie peut annexer Rome, laquelle devient l’année suivante – c’est aussi l’année de la mort du père d’Edgardo – la troisième et dernière capitale de l’Italie (après Turin en 1861, et Florence en 1865). Pie IX se considère comme prisonnier au Vatican, excommunie le roi, déclare la « Ville éternelle » capitale politique et temporelle, et inaugure ainsi la « Question romaine ». Cette dernière se règlera bien plus tard entre Mussolini et Pie XI en 1929, avec les accords du Latran.

1874. Intransigeant (c’est le père de « l’infaillibilité pontificale »), Pie IX, non content de nourrir l’anticléricalisme des Italiens, exige des catholiques qu’ils s’abstiennent lors des élections, et même de participer à la vie politique. Cela durera plus de 30 ans, jusqu’aux assouplissements de 1904. En 1878, la dépouille de Pie IX est effectivement menacée d’être jetée dans le Tibre aux cris de « Al fiume il Papa porco… ! » (« Au fleuve le pape porc !… ») par ce qu’il est d’usage d’appeler « des laïques extrémistes ». Edgardo rencontre sa mère, il a 27 ans. Et il veut en effet la convertir.

Toute cette période est marquée par des revendications républicaines, depuis, pour ne s’en tenir qu’à l’époque moderne, Giuseppe Mazzini et son projet de 1831. Cependant, elle ne sera installée qu’en 1946, avec l’abolition de la monarchie italienne.

Il est permis de penser que voir le film en ayant précisément en tête ces événements historiques, ou en ne l’ayant pas, conduit à voir le film sensiblement différemment. Pas forcément « la meilleure » cependant : cette connaissance peut focaliser l’attention sur le hors champ, au détriment peut-être des relations entre les personnage, de leur psychologie, du jeu des actrices et des acteurs,… Mais cela non plus ce n’est pas forcément une certitude.

On a comparé l’hostilité envers le pouvoir religieux ici et dans Le Nom de la Rose (où c’est quand même encore plus violent).