Archive Février 2024

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Février 2024

  • Au Clémenceau

27 septembre 2023 en salle | 1h 26min | Documentaire
De Xavier Gayan
Par Xavier Gayan

27 septembre 2023 en salle | 1h 26min | Documentaire
De Xavier Gayan
Par Xavier Gayan

Synopsis :

Ils s’appellent Gérard, Choukri ou l’Alsacien, gratteurs de FDJ ou leveurs de coude d’un soir, ils se retrouvent dans un bar-tabac PMU, par habitude ou pour tromper leur solitude.

Certains vivent dans la rue, d’autres ont connu les hôpitaux psychiatriques, la plupart souffrent d’addictions. Ils sont le pouls et la confidence d’une France déchirée.

Compte rendu de la séance

John

Nous étions nombreux hiers soir à « lever le rideau » avec Georges, tenancier du bar-tabac PMU, qui rentre en scène pour adosser son rôle d’animateur, régulateur, modérateur,  « ambianceur » comme on dit aujourd’hui. Prêt à recevoir ses gueules de zinc, certains ravagés par l’alcool le tabac ou le jeu, les trois addictions légales du lieu. Certains ravagés par les trois à la fois et qui se savent malades mais qui continuent à fumer ou boire, leur cigarette ou leur Pastis un dernier plaisir dans un monde où la solitude règne. Presque toujours des hommes seuls, qui rassemblés ont l’impression de former « une famille » le temps d’un verre ou deux. Le temps de refaire le monde, le temps d’un espoir de gagner le gros lot, celui de rentrer en relation avec autrui, seul échange de la journée pour certains. A moins que dans le supermarché du coin la caissière porte un badge indiquant qu’elle a le temps de parler.

Ce temps de parole et d’écoute des acteurs sur scène, véritable thérapie pour certains, thérapie de groupe. Chacun a sa place, son rôle. Les uns combattent une dépression ou une maladie psychiatrique mais nul soignant dans les parages, une simple impression d’appartenance, d’avoir sa place dans la société leur seul « médicament ».

Les spectateurs étaient impressionnés par la capacité du réalisateur à susciter si rapidement la confiance des clients du bar (moins d’une semaine de tournage). On apprendra en discutant avec lui que le bar a été rasé depuis le tournage et que certains consommateurs sont morts depuis, d’autres se sont retirés chez eux et ne sortent plus. « Baisser de rideau », les jeux sont finis.

Merci à Francine, une adhérente, qui s’est beaucoup investie pour que notre salle soit si bien remplie , son travail auprès des cafetiers de Vierzon et auprès de la presse locale a été payant et leurs témoignages précieux.

Jean-Marie

Quelqu’un a demandé au réalisateur par quel adjectif il qualifierait son film. Ce dernier a préféré laisser le public répondre, et c’est Jean-François qui s’y est collé : c’est un film humaniste. Pas faux, et beaucoup d’autres adjectifs auraient pu être convoqués : sociologique, ethnographique, pathétique (au sens noble bien sûr !), sensible, et, pour moi, … éminemment politique.

La séquence de celui qui entre et qui péremptoirement interdit qu’on parle politique dans un bar… avant de se livrer lui-même à un véhément pamphlet politique contre le gouvernement! C’est rappeler que le cabaret, avant les Bourses du travail, a été la première maison commune, la maison du peuple, où maintes grèves se sont décidées.

Un idéal démocratique issu de la base, une utopie où des paumés de la vie et du destin retrouvent les vertus du commun, lequel contraste violemment avec le contexte moderne de notre « start up nation » où l’individualisme et l’égoïsme sont érigés en vertus cardinales.

Neige : « Il y a là de belles personnes », là où, en entrant, on découvre avant tout des trognes (le mot a été prononcé par un spectateur) comme on en voit chez Brueghel ou Rembrandt. Et c’est vrai qu’au bout d’un certain temps, on les trouve beaux, tous. Et quand les confessions, devant un réalisateur qui ne les juge pas et qui ainsi réussit l’exploit de gagner leur confiance, opèrent pleinement sur nous, on ne peut que voir dans ce huis clos que les dignes représentants encore préservés d’une belle humanité. Pas sûr qu’à l’extérieur il s’en trouve autant au mètre carré…

« J’arrive derrière le comptoir comme un acteur pénètre sur une scène de théâtre », dit encore Neige. Et c’est vrai qu’ils cabotinent, mais avec une justesse qui stupéfie et qui finit, dans un dernier clin d’œil à la caméra, à attirer irrésistiblement notre sympathie. Tout cela sous la houlette d’un patron de bar qui désamorce les potentiels conflits avec un rire qui rappelle celui d’Yve Montand, cabotin génial.

On s’attend aussi à du binaire, à des lieux communs d’incultes qui ne sont rien d’autre que « des riens », comme dit la propagande à la mode. Au lieu de cela, on découvre, dans leurs tirades, une complexité conceptuelle à faire pâlir les cénacles intellectuels les plus snobs. A l’heure où on s’évertue à nous mettre dans des cases préétablies conforme au rêve des technocrates au pouvoir, où on nous désigne ceux qui sont les bons et ceux qui sont les méchants, voilà un monde où le rouge et le facho trouvent un terrain d’entente en entonnant la Marseillaise, qui n’a évidemment pas le même sens pour l’un et pour l’autre. Quand notre parlement est muselé à coup de 49.3 en rafales, voilà que la parole trouve ici sa pleine fonction d’apaisement des conflits et de tolérance. Bien sûr, inutile de préciser que ma sympathie va quand même au débateur de gauche, d’autant qu’il m’a bien ému dans sa tentative d’interpréter avec une grande sensibilité « La chanson des vieux amants » de Brel. Seule fois où le rire bruyant du patron qui l’interrompt m’a paru déplacé.

Les propos, qui coulent comme de la prose poétique, où l’on retrouve comme des manières de refrains qui se répètent (« Nous sommes la famille », « Je suis un pauvre clodo »), font penser « qu’il se fait plus de figures un jour de marché à la Halle, qu’il ne s’en fait en plusieurs jours d’assemblées académiques», pour citer Dumarsais.

Que sont-ils devenus ? Le réalisateur nous apprend la triste fin de plusieurs d’entre eux. Le bar a fermé, le maire n’a en rien soutenu l’entreprise du film (image de la ville ?…) : l’un est interdit de sortie en hôpital psychiatrique, l’autre est décédé, l’autre enfin vit seul en reclus chez lui… Chacun a leur façon, plus sensiblement chez la fille, plus durement (du moins en apparence) chez le père, nous dit que le bar, malgré les nuisances addictives qu’on lui reproche (alcool, jeux, tabac) prolonge la vie de ceux qui n’ont de toute façon pas d’autres rêves possibles que ceux-là. Le bar devrait être remboursé par la sécurité sociale ? une idée improbable à creuser. Je laisse le dernier mot à Neige, qui est celui de bien des personnes qui se dévouent auprès des déshérités et qui se trouvent découragés d’une activité peu soutenue et épuisante : elle décide d’arrêter, parce que toute cette misère, énorme richesse pendant un temps, devient mortifère quand on l’affronte trop longtemps. Je me trompais : je laisse finalement le dernier mot au patron, lui qu’on accuse de jouer un double jeu, soulageant au moins un peu toute cette misère, et l’aggravant par l’argent qu’il soutire et les effets de ses remèdes peu conformes aux prescriptions médicales habituelles. Mais pour lui, le grand hypocrite, c’est évidemment l’Etat, qui multiplie les interdictions d’un côté (voilà pour la com de façade), et qui retire les bénéfices des vices qu’il condamne de l’autre (voilà pour le réalisme financier au bénéfice de quelques-uns). La fermeture du café sonne comme un adieu à la démocratie populaire. C’est vraiment un film politique, bien sûr.

Ainsi, de manière éphémère, le temps de son existence, cette micro société marginale à l’usage des marginaux fonctionne comme une société utopique bienfaisante. Mais vue sous un autre angle, en élargissant la focale, elle se présente également sous la forme d’une dystopie qui rendrait compte de l’ensemble de notre société, telle qu’elle deviendrait dans un futur qu’on peut craindre n’être pas si éloigné que cela. Une société futuriste en mode survie dégradée, où l’accès aux soins est problématique, où les services publics sont inefficaces ou absents, où la façon de subsister est de compter essentiellement sur une solidarité purement interne, où la débrouillardise et l’entraide entre malheureux tiennent lieu de bouée de sauvetage. Bien sûr, la France est encore enviable, comme dit un personnage du film, comparée à la Tunisie, où il n’y a rien. Mais quand on enchaîne, comme je l’ai fait, la séance de cinéma après la conférente de deux députés qui nous ont expliqué, de façon plus que convaincante, à quel point les droits des chômeurs sont réduits méthodiquement et brutalement à la portion congrue, on se dit que notre avenir commun se couvre, lui aussi, de gros nuages lourds. Faut-il, pour nous tous, craindre un avenir du même type, dans des mouroirs sous la forme de domiciles où l’on vit en reclus privés de tout, ou en centres psychiatriques où l’enfermement est de rigueur, ou encore en maisons de retraite où règnent la maltraitance et le manque de moyens les plus élémentaires ?

A condition de ne pas trop penser à cela, on peut aussi rester sur l’impression rassurante qu’on a regardé un vrai feel good movie. Dans le film, quelqu’un propose de rendre l’alcool obligatoire. Oui, à quand un député qui proposera que les bistrots soient remboursés par la sécurité sociale ?