Archive Septembre 2023

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Septembre 2023

  • Cría Cuervos

3 juin 1976 en salle | 1h 52min | Drame
Date de reprise 15 mars 2023
De Carlos Saura
Par Carlos Saura
Avec Geraldine Chaplin, Ana Torrent, Conchita Perez
3 juin 1976 en salle | 1h 52min | Drame
Date de reprise 15 mars 2023
De Carlos Saura
Par Carlos Saura
Avec Geraldine Chaplin, Ana Torrent, Conchita Perez

Ana, 9 ans, ne dort plus la nuit dans la grande maison madrilène familiale. Ses parents sont morts récemment. Sa mère s’est éteinte de chagrin et de dépit amoureux, son père a succombé à une maîtresse vengeresse.

Témoin de ces deux morts malgré elle, Ana refuse le monde des adultes et s’invente son univers. Elle s’accroche à ses rêves et ses souvenirs pour faire revivre sa mère et retrouver son amour. Elle remplit son quotidien de jeux qu’elle partage avec ses soeurs.

Compte rendu de la séance

John

La présence de Martin Vagnoni en tant qu’invité pour son expertise concernant le cinéma espagnol, a largement contribué à enrichir le débat. Le film de Saura n’a pas pris une ride et s’apprécie de la même manière aujourd’hui qu’à sa sortie en 1976. Prix du jury à Cannes le film est riche et présente de multiples lectures qui ont été largement évoquées. Allégorie, film sur l’enfance et ses vérités pas si innocentes, étude de mœurs, film politique, étude de la bourgeoisie espagnole et de la place des femmes, c’est tout cela et bien plus encore.

C’est aussi un film sur la mémoire et la capacité d’effacer ce qui nous dérange et en même temps de garder au plus profond de soi les souvenirs traumatisants. Ceci est parfaitement illustré par la grand mère qui ne parle plus mais qui en dit tellement long, en regardant la fresque de photos qui relate sa vie. Son demi-sourire figé d’une vieille dame présentant les symptômes de la maladie d’ Alzheimer s’efface par moments devant certaines images, vérité et contre-vérité s’affrontent sur un lit d’hypocrisie. L’hypocrisie de l’alliance de l’église et de l’armée, l’hypocrisie des adultes, notamment des hommes que l’on voit uniquement en tenue de militaire ou d’hommes d’église.

L’imagination est au pouvoir car c’est elle qui permet de s’échapper dans une Espagne sous le « règne » de Franco. On s’échappe sur la musique choisie, trois personnages-clé avec sa propre signature musicale façon Pierre et le loup. On s’échappe temporairement, seule la mort nous rattrape tous et cette même mort est omniprésente même dans les jeux des enfants, dans leurs rêves et cauchemars. Mort qui mettra fin au temps, temps qui se décline en passé, présent et futur simultanément, les contours sont flous comme sont flous les personnages. Nous avons très souvent à faire la part des choses et distinguer les fantômes des personnes en chair et en os.

Une soirée réussie avec une belle plongée dans le patrimoine cinématographique.

Deux éléments essentiellement ont conduit à un débat sensiblement plus érudit que d’habitude. La présence de Martin d’abord, qui venait offrir avec beaucoup de compétence les clés d’un film au cœur de son domaine d’intérêt. Le fait, ensuite, qu’il s’agisse d’un film du patrimoine et non d’un film venant juste de sortir, ce qui est la condition pour avoir une quantité importante d’ouvrages critiques à notre disposition, ainsi que le recul temporel nécessaire pour situer l’œuvre projetée dans l’histoire du cinéma d’une manière suffisamment fiable. Ce n’est, par la force des choses, évidemment pas le cas avec les films de sortie récente que nous proposons habituellement.

Cela n’a pas empêché l’expression de réactions plus sensibles et personnelles, Martin rappelant d’ailleurs que chacun, du fait de son appartenance à la condition humaine, retrouve dans ce film bien des situations et des émotions qui lui sont propres et tout à fait intimes. La mort, la solitude, l’abandon, les relations familiales, les menaces venues d’une société hostile, la crainte d’un futur problématique,… autant de thèmes qui ne sont pas près de perdre de leur actualité. Pas très optimiste, tout cela ? A vous de voir si la fin le justifierait davantage. Ou pas !

Le contexte a été largement évoqué : la rupture avec les codes filmiques (La Nouvelle Vague) et sociaux (comme l’Eglise et la sexualité : l’obsession des seins a fait parler… mais il y avait déjà Buñuel dans Le Chien andalou), l’irruption des enfants inquiétants (ici on éprouve le besoin de leur expliquer que « C’est le diable qui charge les pistolets. »), la critique sociale post 68 (de Ken Loach à Mohamed Lakhdar Hamina en passant par Volker Schlöndorff), la critique plus spécifique du régime franquiste (avec les pionniers que sont les 3 B : Buñuel, Bardem, Berlanga… et Saura lui-même, avec La chasse, par exemple, en 1965).

Jean-Marie